Quand il est question de syndic de copropriété, les copropriétaires oscillent en général entre la résignation et l’exaspération. Les frais sont opaques, les réponses tardent, les assemblées générales s’éternisent. C’est précisément dans cette frustration collective que Matera a planté son drapeau, en 2017, avec une promesse radicale : rendre la gestion de copropriété transparente, moins chère et entre les mains des copropriétaires eux-mêmes.
La trajectoire qui a suivi est tout sauf linéaire. Matera a levé plus de 58 millions d’euros, a été condamnée en justice pour dénigrement de la profession et gère aujourd’hui plus de 12 000 copropriétés selon son Knowledge Graph. Comment en est-on arrivé là ? Et surtout : Matera tient-elle vraiment ses promesses face aux syndics traditionnels ?
D’illiCopro à Matera : la naissance d’un modèle disruptif
L’histoire commence en janvier 2017, dans un appartement parisien. L’un des cofondateurs vient d’acheter son premier bien et se retrouve face à une pile de documents du syndic qu’il ne comprend pas. Il découvre alors l’existence du syndic coopératif, prévu par la loi du 10 juillet 1965, qui permet aux copropriétaires de se gérer eux-mêmes sans passer par un professionnel. L’idée naît de commercialiser un accompagnement structuré autour de ce modèle.
Raphaël Di Meglio, Victor Prigent et Jérémy Krebs fondent ainsi illiCopro le 17 janvier 2017. Le premier client arrive en septembre 2017. La croissance est lente, mais régulière : la startup atteint 1 000 copropriétés fin 2019, puis la 2 000e copropriété en septembre 2020.
Début 2020, illiCopro change de nom et devient Matera, un nom plus court, plus européen, plus ambitieux. Le changement d’identité coïncide avec une deuxième levée de fonds et une volonté affichée de s’étendre au-delà des frontières françaises. En septembre 2021, Matera ouvre un bureau à Berlin et lance son expansion en Allemagne.
Or, la croissance s’accompagne de tensions. La startup ne grandit pas discrètement : elle communique fort, provoque et finit par se retrouver devant les tribunaux. Mais nous y reviendrons.
Aujourd’hui, Matera emploie entre 100 et 199 salariés (données 2023), dont plus de 200 experts internes en comptabilité, droit, travaux et rénovation énergétique. La startup a lancé en 2025 un magazine baptisé Parties Communes et un service de transaction immobilière. Elle a également noué un partenariat avec Treezor pour proposer une néobanque dédiée aux comptes de copropriété. Son chiffre d’affaires atteignait 15,7 millions d’euros en 2024, contre 11,5 millions en 2023.
La presse n’a pas manqué de s’y intéresser : TechCrunch, Forbes, Le Monde, La Tribune et Le Point ont tous consacré des articles à cette startup qui voulait ringardiser les syndics traditionnels.
Le modèle Matera : ni syndic classique, ni simple logiciel
C’est l’une des confusions les plus fréquentes autour de Matera : beaucoup pensent avoir affaire à un logiciel de gestion de copropriété. Ce n’est pas tout à fait exact. Matera se définit comme une plateforme hybride SaaS + experts humains et propose aujourd’hui trois offres distinctes.
Le Syndic Coopératif : l’offre historique
C’est le produit qui a fait la réputation de Matera. Dans ce modèle, les copropriétaires conservent la main sur la gestion de leur immeuble, ils désignent un syndic bénévole parmi eux et Matera leur fournit :
- une plateforme numérique pour suivre les finances, préparer les assemblées générales, gérer les sinistres et les travaux en temps réel ;
- un accès à des experts (comptables, juristes, spécialistes des travaux) disponibles pour répondre aux questions complexes ;
- un gestionnaire dédié, dont le portefeuille est plafonné à 30 copropriétés pour garantir la réactivité.
Matera s’engage sur un délai de réponse de 48 heures et avance que la gestion ne demande que 2 heures par mois au syndic bénévole. Ces chiffres sont ceux que la startup met en avant dans ses témoignages de clients ; ils méritent d’être vérifiés au cas par cas, selon la taille et la complexité de la copropriété.
Le Syndic Professionnel : la nouveauté de 2024
En 2024, Matera a obtenu le statut de syndic professionnel et lancé une offre de gestion entièrement déléguée. Les copropriétaires qui ne souhaitent pas s’impliquer dans la gestion quotidienne peuvent ainsi confier l’intégralité du mandat à Matera, comme ils le feraient avec un Foncia ou un Citya, mais avec les outils numériques et la transparence en plus.
Cette évolution est importante : elle répond à la critique récurrente selon laquelle le modèle coopératif demande un investissement personnel que tous les copropriétaires ne sont pas prêts à fournir.
La Gestion Locative : l’extension aux bailleurs
Depuis 2023, Matera propose également une offre de gestion locative destinée aux propriétaires bailleurs. Plus de 2 500 biens seraient déjà gérés via cette offre. Elle couvre la mise en location, la gestion courante, la comptabilité et le suivi des sinistres.
La tarification
Matera ne publie pas de grille tarifaire fixe, mais les comparatifs disponibles situent le coût entre 10 et 15 euros par lot et par mois, soit 120 à 180 euros par lot et par an. À titre de comparaison, un syndic professionnel classique facture en moyenne 150 à 350 euros par lot et par an selon la localisation et la taille de la copropriété.
Matera propose également des produits d’assurance : multirisque immeuble (MRI), protection juridique, garantie des impayés de charges et assurance emprunteur.
La trajectoire financière : 58 millions d’euros levés en sept ans
Pour comprendre ce que Matera est aujourd’hui, il faut comprendre comment la startup a été financée. Chaque levée de fonds a correspondu à une étape de développement et à une pression de croissance accrue.
Les jalons du financement
- Janvier 2019, Seed (~1,5 M€) : Kima Ventures et Samaipata entrent au capital. C’est la première validation externe du modèle.
- Janvier 2020, Série A (11 M€) : Index Ventures prend la tête du tour, avec Samaipata. Le changement de nom d’illiCopro en Matera intervient au même moment. L’ambition européenne est officiellement affichée.
- Mai 2021, Série B (35 M€) : Mubadala Capital (fonds souverain d’Abu Dhabi) mène le tour, aux côtés de Bpifrance, Burda, Index Ventures et Samaipata. C’est la levée qui propulse Matera dans une autre dimension. Le Monde et Forbes couvrent l’événement.
- 2023, Extension de Série B (10 M€ + crowdfunding) : Index Ventures, Bpifrance et Mubadala remettent au pot. Matera lance en parallèle une campagne sur Crowdcube qui dépasse les 2 millions d’euros, la deuxième plus grande campagne de crowdfunding immobilier en France à l’époque. Ce choix est stratégique : il transforme des clients en actionnaires et des actionnaires en ambassadeurs.
Au total, Matera a levé plus de 58 millions d’euros depuis sa création. C’est considérable pour une startup du secteur immobilier français.
Quelle conclusion pour les copropriétaires ?
Ces chiffres ne sont pas sans conséquence pour ceux qui envisagent de confier leur immeuble à Matera. D’un côté, une capitalisation solide garantit la pérennité de la plateforme et la capacité à investir dans le produit. De l’autre, des investisseurs institutionnels attendent un retour : la pression de croissance peut conduire à des arbitrages qui ne vont pas toujours dans le sens de la qualité de service.
Or, Matera a annoncé en 2024 viser la rentabilité avant la fin de l’année, un signal positif qui suggère que la phase de croissance à perte touche à sa fin.
La controverse : condamnée pour dénigrement des syndics traditionnels
C’est le chapitre que Matera préférerait sans doute oublier. Et pourtant, il est indispensable pour comprendre la startup telle qu’elle est aujourd’hui.
La campagne publicitaire de mars 2020
En mars 2020, Matera lance une campagne d’affichage dans les rues de Paris. Le ton est provocateur : les visuels tournent ouvertement en dérision les syndics de copropriété traditionnels. La réaction du secteur est immédiate. La FNAIM Grand Paris, le SNPI, l’ANGC et Foncia saisissent le tribunal de commerce de Paris en référé.
Ils reprochent à Matera trois choses :
- Une campagne de dénigrement caractérisée de la profession de syndic ;
- Des pratiques commerciales déloyales et trompeuses susceptibles d’induire en erreur le consommateur ;
- Un exercice illégal de la profession de syndic, Matera n’étant pas, à l’époque, un syndic professionnel agréé.
La FNAIM dépose également une plainte pénale devant le tribunal judiciaire de Paris. Celle-ci est classée sans suite en mars 2021.
Le jugement de janvier 2022
En janvier 2022, le tribunal de commerce de Paris rend son jugement. Il reconnaît que Matera a commis un « dénigrement caractérisé » ainsi qu’« une pratique commerciale déloyale et trompeuse susceptible d’induire en erreur un consommateur normalement informé ». Matera est condamnée à verser 70 000 euros de dommages-intérêts (20 000 euros à chacune des trois organisations principales, 10 000 euros à Foncia) et le jugement doit être publié sur le site de Matera pendant trois mois.
En revanche, le tribunal rejette la demande fondée sur l’exercice illégal de la profession de syndic.
L’arrêt d’appel de mars 2024
Matera fait appel. Le 20 mars 2024, la Cour d’appel de Paris rend son arrêt. Elle réaffirme que Matera n’a pas exercé illégalement la profession de syndic. Elle rejette également les demandes relatives aux pratiques commerciales trompeuses. Sur ce point, Matera remporte une victoire partielle : la FNAIM, le SNPI, Foncia et l’ANGC doivent lui rembourser 40 000 euros sur les 70 000 euros initialement versés.
Mais la condamnation pour dénigrement est maintenue.
Ce que cela implique concrètement
Cette affaire judiciaire a plusieurs enseignements pour les copropriétaires :
- Matera n’exerce pas illégalement : la justice l’a confirmé à deux reprises.
- La startup a néanmoins reconnu, par la force du jugement, que sa communication de 2020 avait franchi une ligne.
- L’ARC-Copro (Association des Responsables de Copropriété), association de défense des copropriétaires, a publié en septembre 2020 un article intitulé « La solution Matera : un contrat à lire entre les lignes ! », qui se classe encore aujourd’hui en septième position sur Google pour la requête « Matera avis ». L’ARC pointe des ambiguïtés contractuelles et des clauses qui méritent une lecture attentive avant signature.
De ce fait, le conseil pratique est simple : lisez le contrat en détail avant de signer, en identifiant précisément ce qui est inclus dans le forfait mensuel et ce qui fait l’objet de facturation complémentaire.
Les clients : ce qu’ils disent réellement
Les avis sur Matera sont nombreux et globalement favorables, mais avec des nuances importantes qu’il serait malhonnête de passer sous silence.
Les notes agrégées
| Plateforme | Note | Nombre d’avis |
|---|---|---|
| Trustpilot | 4,1 à 4,3 / 5 | 1 524 (dont 885 sur les 12 derniers mois) |
| 4,4 / 5 | 1 000+ | |
| Google Play | 4,8 / 5 | 484 |
Le volume d’avis Trustpilot est particulièrement significatif : 885 avis sur les 12 derniers mois indiquent une base client active et une politique de collecte d’avis structurée. Matera affiche d’ailleurs sur sa page de témoignages une transparence assumée sur les retours négatifs, ce qui est un signal positif.
Sur Reddit, le fil « Qui utilise Matera pour le syndic ? » (r/immobilier, 20+ commentaires) reflète une expérience contrastée : des copropriétaires satisfaits de la transparence et des économies réalisées, d’autres qui soulignent que le modèle coopératif demande une implication réelle et que Matera n’est pas un syndic « clé en main ».
Les points forts récurrents
- Réactivité : les copropriétaires citent régulièrement la disponibilité des gestionnaires et le respect du délai de 48 heures ;
- Transparence financière : l’accès en temps réel aux comptes de la copropriété est systématiquement mentionné comme un avantage majeur par rapport aux syndics traditionnels ;
- Facilité d’utilisation de la plateforme, y compris pour des copropriétaires peu familiers avec les outils numériques ;
- Économies : des réductions de 30 à 75 % sur les frais de syndic sont citées dans plusieurs témoignages, selon la taille et la situation de départ de la copropriété.
Les points faibles récurrents
- Délais de suivi sur les dossiers complexes (travaux importants, sinistres, litiges avec des copropriétaires) ;
- Difficulté à joindre un interlocuteur précis dans certains cas, notamment lors de changements d’équipe ;
- Lacunes de communication sur l’avancement de certains dossiers, signalées aussi bien sur Trustpilot que sur Facebook.
MySweetImmo (novembre 2024), LesPepitesTech (février 2025) et BailPDF (avril 2026) ont chacun publié des analyses qui convergent sur ce constat : Matera fonctionne bien pour les copropriétés organisées et impliquées, moins bien pour celles qui attendent un syndic entièrement délégué, du moins jusqu’à l’arrivée du Syndic Professionnel en 2024.
Matera est-il fait pour votre copropriété ?
La réponse honnête est : cela dépend de votre profil. Voici quatre situations concrètes.
Profil 1, petite copropriété (2 à 10 lots) avec des copropriétaires motivés
Oui, le Syndic Coopératif est fait pour vous. Si votre immeuble est de taille modeste et que vous avez au moins un copropriétaire prêt à s’impliquer quelques heures par mois, Matera offre un rapport qualité-prix difficile à battre. La plateforme simplifie les tâches administratives et les experts sont là pour les questions complexes.
Profil 2, copropriété plus grande qui veut une gestion professionnelle à moindre coût
Oui, le Syndic Professionnel (depuis 2024) mérite d’être étudié. Matera propose désormais une délégation complète avec les outils numériques en plus. C’est une alternative crédible aux grands réseaux, à condition d’accepter l’absence de présence physique locale.
Profil 3, copropriétaires qui veulent zéro implication et une relation traditionnelle avec un syndic local
Non, restez avec un syndic traditionnel. Si votre assemblée générale n’est pas prête à s’impliquer, si vous tenez à un interlocuteur physique dans votre ville ou si votre copropriété est complexe (nombreux lots, contentieux en cours, travaux lourds), un syndic professionnel local reste probablement plus adapté.
Profil 4, propriétaire bailleur qui cherche aussi une gestion locative
Oui, Matera Gestion Locative couvre ce besoin. Avec plus de 2 500 biens gérés, l’offre est rodée. Centraliser le syndic coopératif et la gestion locative au même endroit peut simplifier la vie d’un propriétaire qui possède à la fois sa résidence principale en copropriété et des biens en location.
